Footmassage à กาญจนบุรี

S’offrir un massage des pieds en Thaïlande lors des fêtes de Noël est vraiment quelque chose à faire au moins une fois dans sa vie.

Tout le monde devrait pouvoir apprécier le luxe de se détendre au lieu d’être soumis à la pression familiale. Leslie imaginait qu’une fois de retour en Angleterre, tous ses amis râleraient en racontant leurs vacances de Noël en famille, le cœur partagé entre l’amour pour ceux qui ont toujours été là et la difficulté à les supporter quelques jours sans craquer. Leslie savait que les émotions envers ceux que nous aimons le plus ne sont pas toujours faciles.

A quoi ressemblaient ses amis pendant ces fêtes ? A des volcans en éruption ? A des jeunes qui n’arrivent pas à se faire respecter selon leur âge réel ? A de faux bouddhistes qui tentent de rester calme et de profiter du moment à n’importe quel prix ? A des visages aux sourires forcés ? A des egos surdimensionnés qui veulent en montrer à tous, mais qui échouent lamentablement…

Alors pourquoi ne pas aller sur les terres de Bouddha et apprendre comment les bouddhistes réussissent vraiment à rester calme et à profiter d’une paix intérieure ? Leslie espérait que ce voyage améliorerait sa relation à sa famille. Ils comptaient tellement pour elle ; Leslie faisait son possible pour qu’ils ne soient pas dans le même état que ses amis après Noël, quand ils retournaient chez eux. Elle espérait vraiment que ce premier voyage en Asie serait lourd d’enseignements.

Apprendre à être elle-même et à profiter de ceux qu’elle aimait le plus.

Elle n’était pas particulièrement attirée par les massages des pieds. Son vieux dos lui faisait mal et son cou n’était pas aussi souple qu’elle voulait. Ainsi, elle essaya d’abord un massage traditionnel à l’huile suivi d’un massage de la tête. Elle avait été dans un endroit assez chic recommandé par un de ses amis.

Son esprit s’était égaré pendant toute la séance. Que penseraient ses enfants de cette escapade ? Etaient-ils en train de préparer la dinde ? Est-ce qu’ils sauraient comment la cuisiner maintenant qu’elle n’était pas dans la cuisine pour les aider ? Allez, ça va. Bien sûr qu’ils allaient se débrouiller ! Comment était le Bouddha couché ? Elle avait vraiment hâte de visiter le temple de Wat Pho. Oh ! Ça c’est drôle ! Elle aussi était allongé en ce moment même… Etait-ce une expérience spirituelle ? Pas vraiment, ces massages étaient assez… craquants… Elle n’était pas vraiment à son aise. Le confort viendrait après… Sûrement… Pensons à quelque chose de joyeux… Oh oui ! Elle sera bientôt grand-mère. Alev et sa femme faisaient de leur mieux pour avoir un bébé… Ils y arriveraient bientôt. Une grand-mère… Leslie ne pouvait pas croire qu’elle le serait d’ici peu. Bien sûr, qu’elle ne pouvait pas y croire, elle n’en était pas encore une. Une fois qu’elle verrait le bébé, elle tomberait sûrement amoureuse de lui et la nature ferait son travail.

Quelques jours plus tard, grâce à ces massages, elle avait l’impression d’avoir un corps de super-héros et c’est ainsi qu’elle alla le cœur léger visiter la plus grande statue du Bouddha du monde ! Leslie se sentait revigorée. Elle se sentait jeune grâce aux massages. Et aussi elle anticipait une expérience spirituelle dans ce temple.

Comment avaient-ils pu mettre une si grande statue dans ce temple ? Le temple de Wat Pho avait l’air minuscule ; l’aura de la statue était plus grande que le lieu dans son ensemble. Elle remarqua ensuite quelques peintures sur le mur. Que racontaient-elles? Elle aurait aimé suivre une visite guidée avec un gus qui aurait tout expliqué. Et ces billets de banque, volant sur des cordes, c’était trop mignon. Ils ressemblaient à des drapeaux de supporters sportifs encourageant cet énorme Bouddha allongé. Il était si grand qu’elle n’arrivait pas à prendre la statue entière en un seul cliché. Elle pris deux ou trois photos dans l’espoir qu’il y aurait une astuce sur l’ordinateur pour les compiler en une seule ; son beau-fils lui avait expliqué un truc à propos des photos panoramiques sur Photoshop. Oh ben oui ! Essayons une photo panoramique. Oui, mais elle n’aurait pas le dos et les pieds… Oublions les photos et concentrons-nous sur
l’expérience spirituelle.

Eh bien ! Il faisait chaud. On lui avait donné une petite bouteille d’eau, mais elle jugea qu’il serait plus approprié de boire à l’extérieur. Elle se mit dans un coin et y resta sans bouger. Elle fixa du regard la statue, simplement. Elle était très imposante. Elle imagina Jésus-Christ couché confortablement au lieu de souffrir sur sa croix. La pire blague qu’elle connaissait lui traversa l’esprit : il s’agissait d’un peintre qui faisait de la publicité pour des clous et qui choisissait de représenter Jésus qui disait “avec les clous de Dédé, je suis bien accroché !” Dédé, le quincailler, trouvait que Jésus ne pouvait pas être accroché avec ses clous. Le peintre redessina Jesus tombé de la croix et changea le texte pour : “Avec les clous à Dédé, ça s’rait pas arrivé !” En comparaison, le bouddhisme semblait plus confortable.

Elle avait entendu la conversation d’un couple à l’hôtel, alors qu’elle tenait sa tête pour qu’elle ne tombe pas dans son café (décalage horaire oblige). Ils affirmaient qu’en Thaïlande, les pieds étaient mal considérés et que la pire chose à faire était de rattraper un billet de banque qui s’envole avec sa chaussure car alors on aurait le pied sur la tête du roi, qui était représentée sur tous les billets.

Les pieds du Bouddha étaient une œuvre d’art à eux-seuls. Il y avait tellement de symboles dessus. Qu’est-ce qu’ils voulaient dire ? Elle se sentait vraiment comme la touriste qu’elle était. Ne saisissant que la surface des choses. Sans en comprendre les codes.

Une mère et un jeune garçon passèrent devant elle à toute allure. La mère essayait de voir le plus possible de choses pendant que le jeune garçon courait en demandant constamment :

“C’est par là l’hôtel ?”

“Oui, mon chéri”, répétait-elle.

Cela lui rappelait son fils. Alev détestait les musées ou les lieux religieux. Il voulait toujours rentrer à la maison alors que sa fille était tout le contraire ; toujours à s’aventurer dans de nouveaux endroits et excitée à l’idée d’apprendre de nouvelles choses. Elle était devenue journaliste et son frère travaillait de chez lui pour des investisseurs. Ils n’avaient pas tellement changé après tout… Mais elle avait vieilli, sans aucun doute… C’était ça qui était censé être expérience religieuse? Sortons de cet endroit et buvons cette eau fraîche.

Le jardin était paisible et magnifique. Elle y trouva de la tranquillité. Elle se concentra sur les sons qui l’entouraient et oublia tout ce qu’elle avait en tête auparavant.

Une fois à Kanchanaburi, la sensation d’avoir le corps de Wonder Woman manqua à Leslie. Elle opta finalement pour le massage des pieds, parce qu’elle n’avait pas encore essayé et que c’était la spécialité locale. L’ambiance était complètement différente
de celle de Bangkok.

Après une leçon de cuisine à On’s Thai Issan, où elle mangea le meilleur Pad Tai au tofu de sa vie et où elle dévora la mangue au riz brun, Leslie posta quelques photos sur Facebook et demanda à la cuisinière, qui était super sympa, où elle pouvait faire un bon massage des pieds. La cuisinière recommanda un endroit … en répétant qu’il était propre… C’était juste de l’autre côté de la rue et elle décida d’aller y prendre rendez-vous. Après avoir réussi à se frayer un chemin de l’autre côté de la rue, la cuisinière lui fit signe afin que Leslie trouve plus facilement son chemin.

C’était un petit magasin. Rien de spécial, à première vue. Elle alla vers la porte et se rendit compte qu’elle était sur un pont et que, dessous, des poissons nageaient paisiblement. Oh mon dieu! Leslie avait entendu dire que les petits poissons nettoyaient les pieds dans certains spas. Est-ce que ce petit bassin était là dans ce but ? Oh ! Non ! Ce n’était vraiment pas le genre de truc qu’elle voulait faire. Non, ça ne pouvait pas être ça. Les poissons des spas étaient plus petits et noirs. C’étaient des poissons colorés exotiques. Ils étaient nombreux mais ne semblaient pas se gêner entre eux. La plupart ignoraient les autres.

Son fils aimait les poissons quand il avait 6 ans. Alev serait resté planté là à les regarder pendant des heures, commentant leurs mouvements comme à un match de water-polo. Une fois, la famille avait essayé d’avoir un aquarium mais ça ressemblait plus à un génocide qu’à une passion et ils avaient donc dû abandonner après quelques tentatives.

La porte s’ouvrit et une femme du même âge qu’elle l’invita à entrer d’un geste gracieux accompagné d’un sourire lumineux et d’un “Sawat_dee – kha” extrêmement chaleureux. Rien qu’en imitant son “Sawat_dee – kha”, Leslie se sentit extrêmement bien. Il y avait quelque chose dans l’attitude, dans le ton de la voix et une bienveillance générale qui lui faisait éprouver quelque chose de nouveau. Elle se sentit parfaitement la bienvenue.

“In… You… in”, réussit à dire la femme en désignant l’entrée de son index.

Leslie se conforma à ces instructions bienveillantes.

“You, sit … here”, lui indiqua-t-elle.

De toute façon, il n’y avait pas d’autre siège pour attendre. La femme savait évidemment ce voulait Leslie mais elle eut le besoin de préciser :

“Foot massage, Kop khun kha.”

“Yes, foot massage”, lui fit écho la propriétaire des lieux.

La femme passa ensuite un coup de fil. Elle lui expliqua : “Ten minutes” montrant tous ses doigts pour être sûre que Leslie avait compris.

“OK ?”

“OK”, lui répondit Leslie comme un écho.

“Tea?”

“Tea. Kop khun kha.”

Leslie espérait que le massage des pieds n’impliquait pas d’explications sur son état de santé. La thérapeute allait probablement tout comprendre, rien qu’en touchant ses pieds. Du moins c’est ce qu’elle espérait …

La thérapeute continua à prendre soin d’un homme qui jouissait d’une séance de massage des pieds et qui, manifestement, n’avait pas besoin d’expliquer. Leslie conclut qu’elle était la prochaine cliente et qu’elle avait un rendez-vous dans dix minutes. Elle devait juste suivre les instructions qui lui avaient été données et boire son thé. Il faisait chaud et le thé la réconfortait étonnamment. Elle était tellement
anglaise. Une tasse de thé et tous ses problèmes disparaissaient.

Une chose retenut son attention. L’endroit était propre, en effet, très simple mais très reposant et … doté d’une connexion Wi-Fi impeccable. Le client se détendait en utilisant son téléphone en même temps. Peut-être qu’il n’avait pas de Wi-Fi chez lui ; et c’est pourquoi il était venu se faire masser les pieds ici ! Leslie se demandait ce qu’il pouvait faire pendant si longtemps, sur son téléphone. Cela lui donnait l’air d’être sur son canapé, à la maison. Il était, en effet, TOTALEMENT détendu. Cela gâchait-il l’ambiance des autres personnes présentes ? Qu’est-ce que les autres pensaient de ce comportement ? Était-ce habituel ? Il semblait que Leslie était la seule à le regarder bizarrement, alors elle arrêta et regarda son thé à la place.

Quelques minutes plus tard, une autre thérapeute arriva :

“Hello ! Foot massage ?”, demanda-t-elle.

Leslie comprit que la propriétaire des lieux avait appelé une autre thérapeute qui parlait anglais juste pour elle. Que d’attentions !

Les gens avaient été si gentils depuis son arrivée. Leslie se souvint de cette famille à la location de voiture qui voulait un rehausseur pour leur fille. Le personnel avait compris qu’ils voulaient un siège auto mais de toute évidence, le siège était petit, pour un bébé. La femme avait expliqué :

“Dans mon pays, il est obligatoire d’avoir un rehausseur pour les enfants, je ne sais pas comment c’est ici.”

Le personnel avait répondu qu’il n’était pas obligatoire en Thaïlande, elle avait répondu qu’elle pouvait donc se passer de rehausseur ; mais le personnel avait finalement réussi à trouver quelque chose qui ressemblait à un rehausseur de voiture. Plus tard, quand Leslie était au volant, elle vit tous ces camions pleins de gens et de passagers qui dormaient sur les bords des coffres. Elle réalisa à quel point les employés Thaïlandais avaient réussi avec brio à gérer le fossé culturel.

Leslie dût mettre les pieds dans de l’eau, sans poisson, et s’allongea ensuite sur une chaise longue.

De toute évidence, le massage comprenait l’utilisation de points de pression. La thérapeute avait plié une serviette comme un origami de seringue. Leslie n’avait jamais vu ça ! Elle nettoya ensuite doucement ses pieds dans l’eau chaude. Ça sentait tellement bon. L’homme se fit ensuite offrir du thé. Quelle bonne ambiance ! Tous ses soucis étaient partis, son esprit était libre de toute pensée.

“Mrs? Mrs?”; la thérapeute essayait d’attirer l’attention de Leslie.

“Sorry, what is it?”

“Begin? Go there.”

Leslie s’allongea et apprécia l’huile répandue sur ses pieds. Se concentrer sur son vieux corps lui fit réaliser qu’elle avait de la chance d’avoir un corps aussi sain à son âge. Elle pouvait faire tout ce qu’elle voulait. Aucun problème de santé.

“Big babies?”, demanda la thérapeute anglophone.

“Oh, yes, very big babies! Giants! Like their father! I should have been more careful when choosing my husband. My husband too big. My son, 11 pounds at birth.”

La thérapeute pesa ces informations et les traduisit ensuite à la propriétaire du lieu.

“Huge babies!”

“Baby big big!” Les deux femmes répondirent avec intérêt et surprise.

“And 20 inches! … My daughter, 9.5 pounds!”

Encore une fois, la thérapeute traduisit ces précieuses informations !

“What! Your babies, big, big! My son, 6.4 pounds !”

La propriétaire expliqua quelque chose à la thérapeute qui traduisit :

“And hers, 4.6 and 5.7 pounds. A daughter and then a son.”

C’est incroyable comme ce type de conversation est universel … Au moins pour les femmes qui ont des enfants… Au moins pour celles qui aiment avoir des enfants, ce qui est le cas ; le plus souvent… C’est comme si le monde s’arrêterait de tourner si elles n’échangeaient pas ces informations primordiales et vitales. Après tout, ce sont les bébés qui font des mères et devenir une mère change la vie, n’est-ce pas ? Eh bien, elle la sauve souvent, oui. C’est pour ça que nous sommes sur Terre, pour la reproduction. Quoi de plus vital?

“Me, Anong. She, Boonsri.”

“Nice to meet you.”

“You?”

“Leslie.”

“Your babies, Big, good!”

“Yes, Big! Very big! My son was a star at the hospital. Everybody wanted to see him, nurses, friends, everybody!”

Anong rit et l’autre femme, Boonsri déclama une traduction. Les deux riaient de bon cœur. Leslie aimait les entendre parler. Comment une langue pouvait-elle être si belle, si dépourvue de malice ? Elle était de toute évidence en train de tomber amoureuse de ce pays.

“You, funny”

“You, very nice.”

Leslie apprenait leur anglais à la vitesse de l’éclair, mais doutait qu’elle puisse apprendre le Thai aussi vite. Elle essaya d’expliquer dans un anglais très lent et articulé ce qu’il s’était passé avec l’arrière-grand-mère du bébé :

“My husband’s grand-mother had 10-and-11-pound-babies but nobody believed her. We thought she too old, loose her mind. But when I had giant babies too, my husband and I had to apologize…So I can indeed blame my husband for babies big big!”

Après qu’Anong ait ri en expliquant l’histoire à sa comparse, Leslie ajouta :

“You, baby?”

“No … fat!” Anong dit en rigolant. “My son is 15.”

“Oh ! Sorry”; Leslie se sentait tellement désolée qu’elle s’excusa. C’est alors qu’elle réalisa qu’elle avait elle-aussi encore de la graisse comme pour un bébé.

“Me, no fat, baby!” ajouta-t-elle avec un énorme sourire.

Les trois femmes rirent ensemble.

“Me, grand-mother, soon.”

“Oh! Luck for you! Your baby will have a baby!”, plaisanta Anong.

“That’s literally it !”

“Will you go and help your daughter?” demanda Anong.

“No, not my daughter. My son and daughter-in-law. And yes, I will go and help them.”

“Good.”

Boonsri voulait une traduction et une fois que ce fut fait, elle avait un énorme sourire qui rayonnait sur son visage.

“In my time, no help.” Leslie commenta.

“No help?”

“No, no help.”

Anong et Boonsri discutèrent, considérant de toute évidence que les parents et les beaux-parents de Leslie ne valaient rien.

“Family was working far away. Could not help.” Leslie défendit sa famille du mieux qu’elle put.

“Oh !” conclurent-elles d’un ton peu convaincu.

“I breastfed my kids but at the time almost nobody did… Bottle… Nurses did not know how to do it with breast. Nobody knew how to do it. Knowledge lost! I had to read books.”

Les deux femmes regardèrent Leslie se demandant si elle plaisantait à nouveau. L’allaitement maternel était, après tout, le savoir le plus fondamental qu’une mère devrait avoir.

“True story.”

“True story?”

“Yes, true story.”

Les deux femmes rirent et rirent encore. Y avait-il d’autres réactions que le sourire et le rire dans ce pays ? Leslie réalisa qu’elle n’avait vu personne râler depuis qu’elle avait atterri en Thaïlande. Quel pays fantastique ! Elle comprit pourquoi on l’appelait « the land of smiles ». Leslie éprouvait de la jalousie pour ces deux femmes qui passaient leur temps à rire, à sourire et recevoir des sourires.

“Why you in กาญจนบุรี?”

Leslie comprit que le dernier mot signifiait Kanchanaburi. Elle ne savait pas quoi dire.

“Nature. Beautiful nature. Jungle, elephants, waterfalls.”

Et bien sûr, la nature humaine, mais il ne semblait ni poli ni approprié de dire que ces femmes étaient des sujets d’étude. Oh ! Elle avait oublié le pont sur la rivière Kwai. Ce n’était pas son endroit préféré de toute façon…

Depuis la mort de son mari, il y a trois ans, le monde de Leslie s’était effondré. Elle avait réalisé combien elle avait peu d’amis. Elle n’osait plus mentionner son mari pour éviter que l’ambiance ne tombe subitement. Elle était désormais déprimée et isolée car elle ne pouvait plus supporter les sourires condescendants des gens. Même son psychiatre la regardait comme ça … Même ses enfants … Elle n’était plus une mère, elle n’était pas une femme au foyer, elle était veuve et tout le monde la traitait comme ça. Elle n’avait pas ri comme ça depuis trop longtemps. Elle en avait même oublié son mari.

Elle paya son du puis partit.

“You, funny”, conclut la thérapeute avant de la quitter.

“You, fantastic”,  répondit Leslie.

Et devinez quoi ? La thérapeute rit, partant, probablement à la maison ou dans sa propre boutique ; à dix minutes de là.

Leslie retourna dans sa chambre d’hôtel et consulta son téléphone. Elle avait reçu un texto de ses enfants. “La dinde est cramée. Tu nous manques.”

Quelles sont ces nouvelles formes de communication ? Combien de temps a-t-elle passé à leur apprendre à dire «Bonjour!» Et quelque chose qui signifie «Comment allez-vous?»

Et qu’est-ce que ce message? C’est sa cuisine qui leur manquait, pas elle. Elle était juste une mère nourricière après tout. Elle n’aurait pas dû les allaiter à la fin. Quels enfants ingrats ! Ils ne se souciaient pas de savoir comment elle allait lors son
premier voyage en Asie.

Le mari de Leslie était celui qui aimait voyager. Leslie avait toujours voulu rester à la maison. Elle avait dessiné les plans de la maison, ils l’avaient fait construire et elle avait passé ses journées à la nettoyer, à la décorer, à essayer de la rendre confortable non seulement pour elle mais aussi pour sa famille. Son bonheur était là, dans cette maison, avec tous ses souvenirs. Mais cette fois, elle avait voulu voyager. Comme son mari. Elle voulait communiquer avec lui, s’amuser ; ne plus être en deuil. Pour la première fois de sa vie, elle ressentait sa maison comme une tombe. Elle avait voulu s’en échapper. C’est là, à l’autre bout du monde, qu’elle sentait qu’elle le retrouvait à nouveau ; pouvoir parler de lui en riant, comme quand il était vivant. Elle voulait encore sourire et cet endroit serait le bon pour ça.

Elle se demandait si elle utiliserait son billet de retour. Oh oui, elle devait le faire. Au moins, elle serait bientôt utile en tant que grand-mère et aussi pour parler à ses enfants. Contrairement à ses enfants, elle était polie. Elle ne partirait pas sans expliquer.

Une fois à l’aéroport, elle avait faim. Leslie voulut commander un sandwich. Elle s’assit et le serveur lui dit d’une voix très désagréable que le restaurant était fermé. “Hé mec !” pensa-t-elle, “si votre restaurant est fermé pourquoi ne mettez-vous pas un signe «fermé» là-devant”. Peu importe, elle aura un sandwich dans l’avion. Elle s’en alla et se souvint qu’elle n’avait pas acheté de cadeau pour sa belle-fille. Une de ces magnifiques écharpes en soie serait parfaite. Elle en toucha une et c’était si doux.

“Vous ne savez pas que vous ne devez pas toucher ce qui n’est pas à vous. Ça va être sale”, déclara le commerçant.

Leslie regarda ses mains propres ébahie. Elle n’achèterait certainement rien chez ce commerçant désagréable. Plus loin, elle jeta un coup d’œil à une vitrine et se décida pour une paire de boucles d’oreilles. La vendeuse ne la regarda même pas alors qu’elle l’encaissait. Qu’est-il arrivé à tous ces Thaïlandais qu’elle avait rencontrés ces quinze derniers jours? Elle leva les yeux et se rendit compte que toutes les boutiques de l’aéroport étaient des franchises européennes ou américaines.

Peut-être, la direction de ces entreprises devrait venir ici pour une formation en gestion du personnel. Les Thaïlandais sont pareils. Sous pression et en suivant des ordres absurdes, ils réagissent comme des occidentaux.

La tête devrait parfois apprendre de sa base.