“Bonjour petit singe ! Comment ça va ? Bonjour Barbara ! Quoi de neuf ? s’exclama Bam.

– Salut ! Bien, bien et toi ? singea Barbara.

– Salut… Petit singe… Bam n’entendit pas de réponse. BonjouOuOuR !

– Dis bonjour, Imberly, insista Barbara.

– Salut ! réplica Imberly si vite qu’on pouvait à peine comprendre ce qu’il avait dit.

– Comment ça va ? Oh ! Mais, tu as l’air très stylé ! Quelle coupe de cheveux ! Tu ressembles à un footballeur !” bavassa Bam.

Le petit singe rigola : “Ahh! Ahh !,.

– Ah ! Tu sais bien, toujours en train de frapper la balle ! commenta Barbara.

– Alors, tu as besoin d’une barbe pour aller avec cette coupe de cheveux !” s’exclama Bam.

Imberly sourit et regarda sa maman. Il savait que Bam plaisantait, elle était toujours en train de faire des blagues. C’est pourquoi sa maman aimait sa compagnie.

“Oh oui ! Une petite barbe pour notre petit singe !”, plaisanta Barbara.

Cette fois, tout le monde rit.

“Qu’y a-t-il mon poussin ? demande Bam.

– Je ne peux pas rentrer à la maison parce que j’ai oublié mes lunettes sur mon bureau, déclara le petit Harry.

– Retourne dans ta classe. Je t’attends mon poussin.”

Une fois que le garçon était parti, elle continua à papoter.

“Je pense qu’il devrait se faire pousser une barbe lui aussi …

– Qu’est-ce que tu dis ! Nous sommes trop jeunes ! se récria Imberly.

– D’accord. Et puis, Barbara, comme nous sommes les plus âgées, que dirais-tu de te faire pousser une barbe et de jouer au football avec Imberly. Nous aurions l’air très chic !”

Imberly, à moitié riant, leva les yeux pour mieux admirer le sourire de Barbara.

“Tu sais… Cette nouvelle mode de la barbe. C’est trop drôle. Beaucoup d’hommes la suivent… Oh ! Regardez ! J’ai une barbe qui pousse sur le menton ! plaisanta Bam, rejoignant ses longs cheveux sous son menton. C’est une malédiction ! Regardez, elle pousse trop vite !

– Tu n’es pas drôle Maman, tout le monde sait que c’est tes cheveux, Harry de retour avec ses lunettes sur le nez.

– D’accord… Tout le monde est prêt maintenant ? Rentrons chez nous … déclara Bam. Oh non ! Harry, où est ton cartable ?

– Oh non ! Je l’ai laissé sur le banc pendant que je prenais mes lunettes.” Il commença
à pleurer.

“Ne t’en fais pas mon poussin. Les portes de l’école sont toujours ouvertes. Dépêche-toi
Harry et récupère-le”, conseilla Bam.

Harry se précipita vers les portes. Alors … ils eurent encore le temps pour un petit bavardage.

“Mon mari a déjà été barbu. Cela lui allait très bien et je lui avais même offert une bonne tondeuse pour Noël et c’était top !

– Oh vraiment ! Je ne l’imagine pas du tout poilu. Intéressant, marmonna Barbara dans sa barbe.

– Oui. Et, oh, tu sais …

– Maman, quand est-ce qu’on rentre à la maison ?” Imberly tournait autour d’elle avec
impatience.

“Bon, Harry n’est pas encore de retour. Il est pas rapide.

– Est-ce que je peux aller jouer au foot en attendant ?

– Oui…” Imberly se précipita sans même écouter la fin de la série de conseils de sa mère.

“Donc, nous ne sommes que des adultes. Car, voyons, la barbe est un sujet d’adulte… Tu
disais ?

– C’est clair que c’est un sujet d’adulte… Donc, c’était au milieu de l’été. Mon mari et moi étions sans emploi et comme tu le sais, l’été n’est pas le meilleur moment pour trouver un job. Donc, nous cherchions le matin, et l’après-midi, nous allions à la plage. Tu connais la plage d’Erdeven?

– Non, regretta Barbara imaginant une plage à couper le souffle et souhaitant y passer ses ses prochaines vacances.

– C’est beau la Bretagne. Nos photos de mariage ont été prises là-bas. À la fin du mois de juillet, on y allait avec ma belle-mère et mon mari a annoncé qu’il avait un nouveau travail sur l’île de Wight et que donc, il devait partir tôt pour pouvoir renouveler son passeport …, poursuivit Bam.

– Oh ! Il faut absolument que je te raconte ça … Ma belle-mère, au début des années 2000, n’arrivait pas à utiliser son ordinateur car il lui demandait de changer son « password », raconta Barbara. Elle ne parle pas tellement bien l’anglais et elle a compris qu’elle devait changer son passeport. Après avoir fouillé toute la maison, elle a fini par le retrouver et en effet, il était périmé. Elle s’est alors demandé comment son employeur pouvait savoir ça et en a conclu que l’informatique c’était vraiment super sophistiqué. Elle répétait en boucle : «Comment savent-ils que je dois renouveler mon passeport ?»

Alors elle est allée à la mairie et a demandé un nouveau passeport. Il leur a fallu trois semaines pour faire les papiers et elle avait expliqué à son patron qu’elle ne pouvait pas travailler sans. Après trois semaines, elle a finalement eu son nouveau passeport et était prête à travailler … Mais les voies de l’informatique sont impénétrables … Le numéro du passeport ne permettait pas de faire démordre l’ordinateur qu’elle devait changer son « password » ! Finalement, sa fille est venue la sauver en lui expliquant ce qu’est un mot de passe ! Ce n’était pas il y a si longtemps… On oublie à quelle vitesse on s’est habitué aux ordinateurs… Et aux mots de passe !

– Trop drôle ! Je ne peux pas croire que cette histoire soit vraie ! Moi, j’ai trop de mots de passe à retenir, je pourrais aussi bien utiliser mon numéro de passeport comme moyen mnémotechnique … suggéra Bam.

– On en rigole toujours autant, ça ne passe pas ! Donc, tu disais …

– Oui, c’était au début des années 2000. Tu te souviens de l’été de la canicule ? C’était en 2002, non ?

– Non, je pense que c’était en 2003.

– Oh ! Oui ! Tu as raison. C’était en 2003, et j’avais rendu visite à des amis à Rome, continua Bam. On devait porter des manches longues avec un pantalon long pour pouvoir visiter les églises et quelques policiers sifflaient dès que quelqu’un mettait un
orteil dans la fontaine de Trevi. Dieu merci, on avait le droit de manger des glaces … Il faisait si chaud qu’il n’y avait plus assez d’eau pour se laver. Mon amie m’avait emmené sur une plage de sable noir près de Rome. Elle m’avait demandé de rester allongée 15 minutes pour être bien bronzée à mon retour… J’ai bien peur que je ressemblais plus à une bouteille de tabasco qu’à une bouteille de monoï.

Quoi qu’il en soit, pendant ce temps, mon mari allait toujours sur les plages de Bretagne, sans craindre le soleil car il n’avait jamais bronzé auparavant sur ces plages-là. Mais il finit par être brun foncé parce que cet été était très inhabituel. Il s’est alors rendu compte que s’il rasait sa barbe, son visage serait bicolore. Il a préféré attendre que cette vague de chaleur passe, que sa peau soit à nouveau claire et de se raser à ce moment-là. Tu te souviens, à l’époque, ce n’était pas à la mode. Avoir une barbe signifiait être un soviet ou un terroriste. Je te laisse décider de ce qui fait le plus peur… Comme il ne connaissait pas son nouvel environnement professionnel, il pensait qu’il était plus sûr de rester neutre.

Au cours de l’été, sa peau était de plus en plus sombre et sa barbe de plus en plus touffue, même s’il la laissait courte, pour ne pas ressembler à un imbécile multicolore. Et c’est à ce moment qu’il a dû prendre sa photo de passeport. Je lui ai dit qu’il faisait peur mais il m’a dit, à juste titre, que c’était juste une photo d’identité; c’était juste pour savoir si c’était bien lui le mec sur le passeport.

Un mois plus tard, il était employé par l’équipe d’Offshore Challenges, travaillant pour la Transat anglaise d’Ellen Mac Arthur. Du coup, il travaillait le dimanche. Son ferry est arrivé à Cowes et il cherchait l’endroit où il allait travailler, sur le quai. Il a vu un panneau «Neighborhood Watching» et a pensé, «super, on est en sécurité ici». Quelques instants plus tard, il a compris que ce n’était pas un panneau porte-bonheur. Plutôt le contraire. Deux policiers, qui semblaient être venus spécialement pour lui car, comme tu peux l’imaginer, l’endroit était désert, un dimanche matin à 5 heures du matin. Ils lui ont demandé ses papiers. Il n’y avait pas de mot de passe d’espion à prononcer pour régler le problème alors il a donné son passeport. Les policiers ont cru qu’il était un terroriste et l’ont amené au poste de police. Et le premier contact qu’il a eu avec son nouvel employeur ça a été :

«Bonjour, je suis au poste de police. Ils pensent que je suis un terroriste. Pourriez-vous venir expliquer qui je suis s’il vous plaît ?»

– Donc, je suis heureuse que la mode ait changé et … oui, maintenant que l’on porte fièrement des barbes, il est plus difficile pour les terroristes de se reconnaître ; et surtout ça oblige la police à retenir la leçon qu’on ne juge pas quelqu’un à sa barbe, conclut Barbara. Après tout, qui sait ce qui est caché dans la barbe de quelqu’un ?”

Elle lut ensuite ceci sur son telephone: “Many feel that Mr Paddock’s advanced age, white race and non-Muslim religious background make it less likely to be tagged a terrorist, whatever may emerge about his politics” (NYTimes)

Il est évident qu’avoir moins de préjugés est une question de sécurité collective. Les terroristes nous apprendront-ils cela ou vont-ils obtenir ce qu’ils veulent en répandant la terreur parmi nous et en nous divisant ?

Aurianne Or


A Most Wanted Man: https://aurianneor.tumblr.com/post/165372927275/a-most-wanted-man-a-novel-and-a

Philips Norelco OneBlade Review:  https://youtu.be/24Tvcmyf02w

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Monotype

Entendu cette semaine, alors que je faisais renouveler le passeport de mon fils au Consulat de France:

“Monsieur, si vous gardez la barbe sur votre photo, vous risquez d’être fiché parmi les potentiels terroristes… Il vaut mieux la raser, ça va repousser.. C’est comme vous préférez, Monsieur. On peut aussi faire le passeport tout de suite avec cette photo.”

« Les femmes aujourd’hui ne mettent plus de maquillage. Pourquoi ne veulent-elles plus se faire belle et mettre de beaux habits ? » déclara son oncle Nacho.

Esmeralda se sentit visée par cette remarque. Depuis combien de temps n’avait-elle pas porté du maquillage ? Elle se souvint avoir jeté tous ses produits car ils étaient périmés. Quand était-ce ?

Elle se souvint du mariage de son amie Alba où elle s’était apprêtée pour l’occasion : des talons hauts, du vernis à ongles, une robe neuve, une belle coiffure ornée de pommes de pins mais pas de maquillage. Elle avait trouvé des vêtements hyper classes pour les enfants et sa fille lui avait même demandé pourquoi elle avait une robe de « vraie princesse ». Elle lui avait répondue que c’était parce qu’ils allaient fêter le mariage dans un vrai château. Et c’était bien vrai. Ce mariage était splendide : sublime vieille voiture que les mariés avaient même dû pousser, château en pierres claires surplombant un panorama digne d’une peinture de maître.

Esméralda était très gênée d’y être allée sans maquillage mais elle s’était retrouvée dans une situation absurde. Son maquillage ayant déjà été traité dans une décharge et, ne souhaitant pas racheter des produits coûteux (sa bourse était maigre) et polluants qu’elle ne réutiliserait certainement jamais ; elle avait pris le parti d’aller se faire maquiller dans une boutique le matin du mariage. Le résultat serait sûrement meilleur car elle avait perdu les gestes de cette coquetterie. Habiller et bouger toute la famille n’était pas une mince affaire et ils avaient fini par arriver en retard à la cérémonie à la mairie. Une pause maquillage était donc tout à fait irréaliste.

A peine arrivés au château, le témoin de la mariée, Pepita, lui avait balancé : « Et ton maquillage ? ». Esméralda ne dit rien mais n’en pensa pas moins. Déjà, c’était elle qui avait organisé l’enterrement de vie de jeune fille au Hamann la veille, donc une quinzaine de femmes l’avait déjà vu sans aucun autre que son slip… « C’est la fête du slip ! » comme disait Pepita. Et puis, si Pepita tenait tant que ça à ce qu’elle soit maquillée, elle n’avait qu’à lui proposer d’aller dans sa voiture et s’occuper d’elle…  C’est ce qu’elles auraient fait dix ans plus tôt quand Alba, Esméralda et Pepita étaient colocataires. Cela restait de très bons souvenirs. Mais tout change. Elle était sûre que Pepita avait tout le matos dans la boîte à gants. Comment rester impeccable toute l’après-midi et toute la soirée autrement ?

Donc, la dernière fois qu’elle avait été maquillée, c’était sûrement à son propre mariage, cinq ans plus tôt. La robe de princesse de mariée exigeait corset, talons, coiffure compliquée, vernis à ongles et… maquillage.

Mais depuis, elle ne souhaitait plus être une princesse. Juste une bonne mère, une bonne épouse. Et des discussions intéressantes. Est-ce que cela exigeait du maquillage ?

« Les choses changent, rétorqua-t-elle.

– Mais pourquoi ? Les femmes ne prennent plus soin d’elles. On peut quand même faire attention à soi. Nous, les hommes, on continue à faire des efforts. De l’exercice, de belles chemises, on se coupe bien les cheveux, on fait attention à bien manger.

– Et pourquoi penses-tu que les femmes ne font pas ça ?

– Mais, ce sont les hommes qui doivent se muscler. Les femmes c’est le maquillage qui leur va.

– Pourtant, Lolita n’est pas maquillée. » Lolita était la compagne de Nacho depuis une petite dizaine d’années maintenant. Ils étaient inséparables.

« Et non ! C’est pour ça que les hommes ont des femmes plus jeunes et que ça ne se voit pas. J’ai 66 ans et elle en a 61, personne ne voit les cinq années d’écart ! » Il était fier comme Artaban.

Esméralda leva les yeux au ciel, se retenant de glousser. Celle-là, on ne lui avait jamais faite ! Nacho croyait encore qu’il était un jeune homme. C’est vrai qu’il prenait soin de lui mais rien non plus d’exceptionnel. Et il faisait son âge malgré tout. C’est Lolita qui faisait plus âgée ; elle n’avait pas l’air de faire beaucoup de sport, avait du ventre et avait des vêtements simples bien que seyants. Elle n’était pas laide et elle était quand même soignée. Pour la première fois depuis qu’elle était arrivée, Esméralda osa dire ce qu’elle pensait, sachant que cela ne plairait pas à tout le monde. On l’avait censurée dès qu’elle n’avait pas les idées que sa famille considérait comme les bonnes.

« Mais si c’est toi qui aime faire attention à l’apparence et que c’est toi qui aime le maquillage. C’est toi qui devrait en mettre… »

Il éclata de rire :

« Celle-là on ne me l’avait jamais faite ! Le maquillage, pour les hommes !

– Aucune loi ne l’interdit. Tu es libre de le faire. D’ailleurs, dans les pays Scandinaves, certains hommes en mettent. Les femmes et les hommes ont la liberté d’en mettre ou de ne pas en mettre. »

C’est alors que toute la tablée interrompit toutes les discussions en cours. Et à sa cousine Pili de rire :

« Tu veux faire de Papa un transsexuel ? »

Et à sa belle-mère de rajouter :

« Avec une belle robe, Nacho, tu serais tout mignon. Et tu arrêterais de me demander de mettre du maquillage !

– Les hommes et les femmes ont la liberté de mettre ou non des robes. Dans de nombreuses cultures, c’est même la coutume que les hommes en mettent. Tenez, la djellaba ou la tenue des hommes d’église…

– Bon, maintenant, tu te tais ! Tu vas voir !» Lolita ne trouvait plus ça drôle. Le ton avec lequel elle dit cela était très clair. Cela signifiait : tu arrêtes de dire des âneries et tu es une femme, tu écoutes Nacho et tu la fermes. Si tu veux parler, tu te cantonnes aux thèmes féminins : vêtements, éducation, cuisine, etc… D’ailleurs tous les autres membres assis autour de la table de cette réunion de famille avaient le bec cloué. Les enfants, alimentés en permanence, avaient la bouche pleine. Esméralda savait pourquoi elle n’avait pas emmené ces trois enfants. Ils étaient loin d’être des oisillons qui attendent la becquée. Les filles portaient avec joie des robes à froufrou. Il faudrait qu’elle en ramène une à sa fille, elle adorerait ça. Même Carmen, sa marraine, habituellement si vindicative, se recroquevillait sur sa chaise.

« Quelle est ta taille de vêtement ? demanda Lolita.

– 44.

– Viens dans ma chambre, j’ai une très belle robe dans cette taille. Tu pourrais l’essayer, et si elle te va, je te la donne.

– Merci, c’est très gentil », répondit Esméralda. Elle s’en foutait de sa robe. Et puis, qu’est-ce qu’elle foutait avec une robe en 44 ? Depuis qu’elle la connaissait, Lolita faisait au moins du 48. Mais bon, ça, c’est une autre histoire…

Elle en avait vraiment rien à cirer de sa robe, elle avait plutôt l’impression d’être un chien qui se fait amadouer avant d’être muselé. Et pourquoi pas changer et utiliser des robes sur les museaux… Il serait beau le toutou !

Esméralda la suivit docilement jusqu’à la chambre. Elle se sentait écrasée jusqu’au plus profond de son être. Elle avait envie de courir à la porte et de s’échapper. Ça faisait déjà quatre jours qu’elle était là. « Plus que trois » pensa-t-elle.

« Avec des femmes comme ça, forcément que les hommes sont machos. Jamais personne ne va les laisser discuter ou réfléchir sur ce thème. Ils ne font que faire ce que les femmes leur disent. » Car, après tout, Lolita ne portait pas de maquillage et ne faisait pas attention à son alimentation comme le souhaitait Nacho. Elle n’écoutait pas plus son compagnon qu’Esméralda. C’est elle qui avait le pouvoir.

Bien que ça n’avait rien à voir, Esméralda n’avait définitivement plus aucune intention de se maquiller dans un prochain avenir. Ni de revenir à ces réunions de famille, pour avoir l’illusion d’en avoir une. De toutes les personnes réunies autour de la table, aucune n’avait osé parler. Que pensaient-ils ? Après tout, ça n’avait aucune importance, il suffisait de se ranger derrière l’avis celui qui est le plus fort.

Ce n’était même pas un problème de machisme. Ni même de relation homme-femme. C’était juste certaines personnes qui empêchaient d’autres de dire ce qu’elles pensaient, et les autres qui se laissaient faire. Sans fard, c’est à ça qu’elle ressemblait, sa famille.

Si elle devait rester plus longtemps, elle se serait révoltée ou enfuie. Mais à quoi bon. Il suffisait juste de tenir trois jours de plus.

Elle renferma la rage qu’elle avait dans le cœur. Elle avait hâte de retrouver sa vraie famille, dans laquelle même ses enfants sont écoutés et où on est libre de discuter de tout ; de peser ensemble tous les arguments, même les plus farfelus ; de communiquer.

Esméralda avait la fureur de vivre.

Aurianne Or

Le père de Fanfan l’emmenait, elle et son frère au festival d’Avignon. Non pas par amour du théâtre mais parce que le parc des jardins du Palais des Papes devenait impraticable pendant cet événement puisque Fanfan passait devant avant de s’y rendre et qu’elle le suppliait toujours de rester. Cela ne lui déplaisait pas non plus et il était aisé pour lui de voir que ses enfants étaient émerveillés par l’ampleur de l’évènement. Et il y avait de quoi ! Tous ces gens qui jouaient dans les rues ; les uns à côté des autres ; si serrés que lorsque l’on regardait un spectacle, on entendait également celui de droite et celui de gauche en même temps. Une sorte de stéréo qui n’était en aucun cas une gêne. L’être humain est doté d’un formidable organe du nom d’oreille sélective. Les enfants, eux, étaient absorbés dans les histoires qu’ils vivaient autant que les acteurs toutes les intrigues. Fanfan ne manquait pas de subir de brusques retours à la réalité et de planer un peu avant d’atterrir pour revenir au quotidien. Les premières années, ils n’allaient que sur la place du Palais. Puis, années après années, le phénomène s’étendant dans toutes les rues du centre-ville d’Avignon, ils profitaient de l’ensemble du spectacle, de toute l’ampleur de l’évènement. L’ambiance était un peu celle des fêtes de Bayonne sauf que l’ivresse venait des spectacles et non de l’excès de boisson. Et cette foule ; qui permettait à peine de circuler… Ils ne choisissaient plus ce qu’ils regardaient ; ils étaient embouteillés devant tel ou tel spectacle. L’aventure était extrêmement plaisante. La surprise d’autant meilleure, même si parfois ils tombaient sur un truc qui ne leur plaisait pas du tout. Et comme j’adore Forrest Gump, le personnage, le film et la bande son, disons que lorsqu’ils allaient au festival, ils ne savaient jamais sur quoi ils allaient tomber. Ce festival était comme une boîte de chocolats et les spectacles qu’ils aimaient étaient d’autant meilleurs qu’ils en avaient vu d’autres qui leur déplaisaient. Et même parfois, c’était ceux qui leur déplaisaient qui avaient un goût qui restait en bouche car ils les avaient interpellés, fait réfléchir et parfois changer d’idée. Ce festival était fait de rencontres inattendues ; et comme dans la vie, c’était sa diversité qui faisait sa richesse. C’était sa diversité qui faisait son intelligence car il n’y a pas de bon et de mauvais goût ; il n’y a que notre goût et celui des autres. La rencontre permet le mariage des saveurs, un liant entre les différents êtres humains de tous âges, toutes origines, tous milieux sociaux. C’est là que réside toute sa beauté.

En grandissant, Fanfan avait fini par devenir actrice de ce type d’événements. Lors des fêtes de la musique, elle chantait chaque année dans les rues avec ses chorales ou, à l’occasion, jouait de la flûte. Elle voyait le public qui allait et venait ; comme des vagues de cet océan humain ; s’échouant ici et là, puis repartant. Au début, elle regardait si famille et amis étaient là; mais n’en voyait point… En grandissant, elle se rendit compte que c’était bien parce qu’ils n’étaient pas là que le don de son art, aussi petit soit-il, aussi modeste soit-il, avait du sens. En effet, proposer un spectacle à la sphère familiale ; comme elle le faisait, petite, dans le salon, à la maison, est une prémices nécessaire pour surmonter sa timidité, mais les louanges de la famille et des amis sont forcées. Un public d’inconnus aime ou n’aime pas. Il reste ou il part. Quel honneur quand il reste ! Quel plaisir de pouvoir partager ce qu’on aime ! 

Que ce soient les acteurs d’Avignon ou les enfants de son école de musique, personne n’était payé. Au festival, un chapeau passait à la fin de chaque représentation, mais le père de Fanfan ne donnait jamais rien. On ne partage pas son art pour de l’argent mais par amour de son art, et surtout des autres. Les artistes méritent d’être rémunérés. Mais ils ne le font pas seulement pour être rémunérés sans quoi ils ne peuvent vraiment être artistes. Car chercher à plaire ne laisse place qu’au consensus et le consensus n’est pas le partage de ce que l’on aime, le consensus n’est pas une rencontre sincère. Mais comme l’artiste fait vivre cafetiers, boutiquiers, restaurateurs et hôteliers, il est bien normal de leur reverser une partie de ces recettes. Et les artistes doivent beaucoup travailler pour pouvoir s’exposer. Il faut bien qu’ils vivent.

Petit à petit, le festival d’Avignon s’est renfermé dans ses murs. Quelle tristesse de voir ses rues où la marée humaine avait laissé place à des ruisseaux de taille moyenne qui ne s’arrêtaient plus ; les gens allant d’un point à un autre, les yeux rivés sur des plans et des programmes. Il y avait certes quelques rares animations de rues mais il était évident qu’elles étaient offertes par la ville tant elles cherchaient à plaire au plus grand nombre, finalement devenues déplaisantes pour tous, en dehors des quelques bambins qui n’avaient rien connu d’autre. 

Fanfan ne venait plus avec son père. Tout étant devenu payant, il ne battait plus les pavés de cet événement qui avait pourtant gagné en renommée. C’était la dernière fois qu’elle y mit les pieds. À quand cela remontait-il ? A l’an 2000 ? Fanfan comprit ce que signifiait
« acheteur pour Kiabi sur la zone Asie ». C’était le travail de Rose. Elle parvenait à obtenir des billets pour absolument n’importe quel spectacle, même ceux qui étaient bondés. Eh oui, l’époque des spectacles de rue était terminée ; il fallait maintenant se battre comme des chiffonniers et s’aligner dans de longues queues pour pouvoir assister à un spectacle. Fanfan avait adoré le cirque du soleil et la représentation dans la cour d’honneur du Palais des Papes. Elle y avait déjà été, l’année précédente, voir Nathan le sage  avec son amoureux et le beau-père de celui-ci. Elle comprit quelque chose d’essentiel, ou plutôt plusieurs choses essentielles. 1) Voir un spectacle avec des gens qu’on aime rend le spectacle 2 à 10 fois meilleur. 2) Les spectacles qu’elle avait vus avec Rose étaient tous absolument fabuleux, exceptionnels et elle était très heureuse que Rose lui ait fait ce cadeau. Mais elle préférait largement l’amateurisme où, comme dans une boîte de chocolat, on ne sait jamais sur quoi on va tomber ; des fois on aime, des fois on déteste ; mais ça n’est jamais pareil. C’est une vraie rencontre humaine. C’est une rencontre artistique riche même si des fois le ridicule de certains fait rire. Au moins, les acteurs essaient de créer, d’innover et d’être eux-mêmes. Elle préférait cent fois cela au
professionnalisme qui formate, bien qu’il présente des choses qui, il faut le dire, sont très belles ; souvent bien plus belles que ne le seront jamais les performances des amateurs.  3) Elle adorait le pélardon avec du raisin blanc frais qu’elle partageait avec Rose le midi.

Fanfan n’est jamais retournée au festival d’Avignon. Mais elle a étudié le théâtre en classe d’hypokhâgne et khâgne puis à l’université et surtout elle a adoré les représentations de la Royal Shakespeare Company à Stratford-upon-Avon, ville natale de Shakespeare en Angleterre. Elle adorait la ville, elle adorait les théâtres, elle adorait être spectateur. Mais, de nos jours, on n’est plus debout, on ne parle plus, on n’a même plus le droit de manger dans les théâtres. Ça n’a pas toujours été comme cela. Ce type de théâtre a un charme fou, on s’habitue à son style, à sa classe et on finit par oublier que d’autres types de théâtre existent. Son 18, au BAC, Fanfan l’avait eu pour sa performance mais aussi pour son étude de l’espace théâtral. Le jury lui avait demandé, quel espace elle préférait et elle avait
répondu sans hésiter une seule seconde celui où l’acteur construit lui-même son espace en évoluant parmi son public. De nos jours, les seules personnes qui montent sur des caisses ne le font pas pour exprimer leurs opinions politiques, comme c’est le mythe aux Etats-Unis. Ceux qui cherchent à avoir un public dans la rue ne le font que pour mieux mendier ; à l’exception de certains musiciens qui sont les seuls à avoir gardé cet esprit de rencontre artistique : aller chercher le public et créer une surprise. Aujourd’hui, le théâtre passe par des intermédiaires : une salle fermée et payante c’est-à-dire qu’il faut faire des compromis avec les propriétaires de la salle et les exigences économiques. La télévision et la radio qui doivent plaire à ceux qui achètent des espaces de publicité. La publicité dans les journaux, les castings et j’en passe.

Alors, pour finir, j’aimerais vous parler du meilleur show que Fanfan ait jamais fait. Elle en était très fière alors même qu’elle s’était faite siffler par les spectateurs. C’était celui dont elle se souviendrait toujours. Alors, que certainement, ce n’était pas le meilleur moment qu’elle ait passé, et idem pour les autres victimes qui étaient les spectateurs et les autres personnes qui partageaient la scène avec elle. Elle avait brûlé les planches de nombreuses fois ; elle avait fait rêver, elle avait fait passer sûrement de meilleurs moments à pas mal de monde. Mais cette représentation-là, huée de tous, elle restera toujours gravée dans sa mémoire comme l’apogée de tout ce qu’elle avait pu faire. La représentation de l’imprévu est ce qui rend le public le plus interactif. Le public fait partie
intégrante du show. Et ça, c’est précieux.

C’était sa première année à Nîmes et le mois de juin approchait. 1996 était l’année où elle avait dû changer toutes ses activités extra-scolaires. Elle avait découvert le conservatoire de musique où le professeur ne l’avait pas cru quand elle lui avait montré que non seulement elle connaissait Lully à 15 ans mais qu’en plus elle appréciait sa musique. Son professeur lui avait quand même récité la vie et l’œuvre de Lully comme elle l’avait prévu dans son bloc-notes, sans en changer une virgule. Un vrai papier à musique cette femme ! Bien sûr, elle répéta nombre d’éléments que Fanfan venait de lui dire. Quelques semaines plus tard, elle avait rejoint un groupe de rock afin d’abandonner la rigidité du professeur du conservatoire qui lui enlevait tout le plaisir de la musique et histoire de sortir de sa zone de confort. Elle avait fait sensation quand elle avait avoué ne pas connaître Queen, toujours à 15 ans. Le groupe n’en revenait pas et se demandaient d’où elle sortait. Mais leur gentillesse et bienveillance lui avait permis d’apprendre à mieux connaître le rock et aussi d’apprendre l’improvisation, exercice qui était contre-nature pour elle. Le professeur était extrêmement patient. Elle avait également découvert le conservatoire de théâtre de Nîmes et, comme beaucoup, commençait à ne plus pouvoir s’en passer. Elle servait d’accessoiriste et faisait des mini-rôles pour aider ses camarades qui jouaient la fantastique pièce de Boris Vian Les bâtisseurs d’empire. Son mini-rôle préféré étant celui d’un des Schmürz envahissant la scène à la fin de la pièce.

La veille de la fête de la musique, la troupe avait joué en deuxième partie de soirée à l’université de Montpellier dans l’un des amphithéâtres de l’université. C’était en semaine. Il avait ensuite fallu tout ranger, puis ils étaient allés dormir sur des matelas
improvisés chez une des actrices et pris le train vers 6h pour être à 8h en cours au lycée à Nîmes. A midi, Fanfan alla répéter au conservatoire pour une scène de Peer Gynt d’Ibsen, qu’elle préparait avec un autre acteur pour le spectacle de fin d’année. Elle était retournée au lycée puis avait retrouvé le groupe de rock dans lequel elle jouait, en début de soirée, dans un bar qui était bondé pour l’occasion. Quelle jeunesse, c’était un emploi du temps de ministre et elle manquait de sommeil. Le professeur les plaça sur scène. Fanfan était assez sûre d’elle car aux dernières répétitions et à un concert auquel ils avaient participé, avec d’autres groupes, dans un champ, elle avait joué le morceau avec un très joli son. Par contre, son gros point faible et qu’elle n’avait absolument aucune oreille pour s’accorder. Le professeur était débordé car il y avait quelques soucis techniques. Le guitariste proposa gentiment de l’aider.

La musique commença. Très bien jouée par les autres musiciens. Puis, c’était au tour de la flûte de jouer le thème principal. Désastre ! Ils n’étaient pas accordés… Fanfan ne pouvait s’arrêter de jouer pour le faire car elle n’avait absolument aucune idée de ce qu’il fallait faire. Le guitariste continuait de jouer et elle en fit de même. Des sifflements commencèrent à se faire entendre ; pas trop en rythme. Fanfan ne savait que faire. Mais comme ils jouaient The Show Must Go On, elle se dit que le meilleur choix artistique était de suivre les volontés de Freddie Mercury. Après tout, le groupe n’avait pas de chanteur, alors il fallait bien donner du sens au morceau d’une autre manière !

Malgré la foule qui les huait et qui les sifflait de plus en plus fort jusqu’à ce que les musiciens ne puissent plus être entendus ; de quelques coups d’œil furtifs, le groupe décida de finir ensemble le morceau. Ils n’avaient que les notes, certaines justes d’autres fausses, mais ils allaient faire le show coûte que coûte. Fanfan n’avait jamais eu un public aussi participatif. Encore aujourd’hui, c’était un de ses meilleurs souvenirs sur scène.

Pour le plaisir, je vous laisse lire la seule chose qui manquait à leur performance: les
paroles de la chanson.

The Show Must Go On

Empty spaces – what are we living for
Abandoned places – I guess we know the score
On and on, does anybody know what we are looking for…
Another hero, another mindless crime
Behind the curtain, in the pantomime
Hold the line, does anybody want to take it anymore
The show must go on,
The show must go on
Inside my heart is breaking
My make-up may be flaking
But my smile still stays on.
Whatever happens, I’ll leave it all to chance
Another heartache, another failed romance
On and on, does anybody know what we are living for?
I guess I’m learning, I must be warmer now
I’ll soon be turning, round the corner now
Outside the dawn is breaking
But inside in the dark I’m aching to be free
The show must go on
The show must go on
Inside my heart is breaking
My make-up may be flaking
But my smile still stays on
My soul is painted like the wings of butterflies
Fairytales of yesterday will grow but never die
I can fly – my friends
The show must go on
The show must go on
I’ll face it with a grin
I’m never giving in
On – with the show –
I’ll top the bill, I’ll overkill
I have to find the will to carry on
On with the –
On with the show –
The show must go on…

Aurianne Or


« Madame, bonjour et bienvenue dans notre émission. Vous venez de faire paraître aux éditions bla-bla votre dernier roman qui parle des paysans dans les campagnes et de leurs conditions de vie et parfois même de leur désespoir.

Pourriez-vous me dire comment cela se fait qu’il y ait autant de fautes d’orthographe dans votre ouvrage ?

– Tout d’abord, bonjour. Je suis assez étonnée de votre première question et surtout de votre choix de poser cette question en premier car mon livre parle quand même d’une réalité et d’une souffrance qui sont bien réelles, bien que tout ce que j’ai pu écrire soit complètement fictif.

Bon, si ce qui vous intéresse c’est l’autographe, je vais vous répondre très simplement. Je ne pense pas qu’il y ait de fautes d’orthographe dans mon livre. Je pense que l’orthographe n’est pas le respect d’une succession de lettre que nous impose l’Académie Française. Je pense que savoir écrire, c’est savoir faire passer des messages, savoir exprimer des choses, donner envie aux gens de lire et de s’intéresser à ce qui nous tient à cœur. En laissant ce que vous appelez des fautes, je cherche avant tout à montrer aux gens qu’ils ont le droit de s’exprimer même s’ils font ces fameuses « fautes » d’orthographe, même s’ils ne maîtrisent pas la langue des puissants. En cela, je pense suivre la tradition de Montaigne, qui avait écrit en français, la langue du peuple, plutôt qu’en latin. Je vous rappelle que parmi les locuteurs du français, il y a nombre de gens qui ne maîtrisent pas l’orthographe et qui s’autocensurent par peur de faire ces fautes. De quel droit vous et l’Académie Française traumatisez nombre d’enfants à l’école et nombre d’étrangers qui finissent par ne plus aimer notre langue à cause de la rigidité avec laquelle l’écriture est pratiquée aujourd’hui.

– Non, mais quand même ; quand nous aimons notre belle langue française, nous devons la défendre. C’est respecter un héritage que de respecter l’orthographe !

– De quel héritage parlez-vous ?

– Tous nos grands auteurs…

– Nos grands auteurs ? Je vais vous en parler, moi, de nos grands auteurs. Nous disons bien que le français est la langue de Molière, n’est-ce pas ?

– Oui, c’est bien connu, voyons.

– Quand avez-vous relu ses pièces ou êtes-vous allé les voir au théâtre pour la dernière fois?

-…

– Je peux vous dire que par rapport à la langue de Molière, vous en faîtes un sacré paquet de fautes !

– Mais bien sûr, c’est parce que la langue a évolué.

– Précisément ! Alors pourquoi n’y aurait-il plus que l’Académie Française qui aurait le droit de la faire évoluer. Ce sont ses locuteurs, français et étrangers, qui doivent le faire ; et pas une pseudo-élite qui se donne le droit de bâillonner nos enfants à coups de dictées inutiles. Une langue est faite pour communiquer ; pas pour priver une partie des locuteurs de leur liberté d’expression à l’écrit. Tant qu’on se comprend, je ne vois vraiment pas où est le problème. Et pour vous dire, il y a pas mal de poèmes de cette pseudo-élite littéraire dont je ne comprends pas un mot moi-même qui suis écrivain. Ils essaient juste de nous
faire croire qu’ils sont plus intelligents que nous et qu’ils maîtrisent mieux la langue que nous. Et c’est bien dans ce but que la plupart des règles absurdes du français ont été créé, des origines latines rajoutées. C’était pour pouvoir voir en un coup d’œil si quelqu’un avait fait des études. Et j’ai bien peur que ce soit encore le cas ! Eh bien, je pense que puisqu’ils sont si exclusifs ; ils n’ont qu’à rester entre eux, et se comprendre entre eux ; c’est leur droit, leur liberté. Mais qu’ils ne viennent pas nous imposer leurs standards !

Et pour finir, je vous fais remarquer que l’anglais est la langue de Shakespeare. Eh bien, ses pièces ne sont pas écrites dans une orthographe fixe ! Et le texte joué tel quel est incompréhensible pour quelqu’un qui ne connaîtrait que l’anglais moderne.

Alors, je vais vous dire, si je fais des fautes selon vos critères, vous en faîtes de bien plus grandes selon les miens : vous participez à une manipulation visant à ce que la population s’autocensure.

– Vous avez fini ? … On ne vous arrête plus…. Vous êtes passionnée….

– Oui, et alors ?

– Hum… Je vais vous poser ma question suivante. Vous êtes-vous fait violer, comme le personnage de Françoise à la page 234 ?

– Pardon ?

– Votre personnage, … à la page 234 …Françoise se fait violer. Est-ce inspiré de votre vécu ?

– J’avais bien compris. Je voulais dire, pardon ?… C’est bien ça votre deuxième question ??? J’écris un roman de plus de 300 pages sur la dimension socio-économique de la paysannerie aujourd’hui et vous me questionnez sur mon orthographe et sur un paragraphe page 234 en me demandant si j’ai vécu la même chose ! Vous me demandez si
je me suis fait violer ?

– Hum … Vous devez bien comprendre que les lecteurs se posent ce genre de questions. Comme vous le dîtes si bien, le livre parle des conditions réelles des paysans ; nous sommes en droit de demander où est la limite entre la fiction et la réalité ? Les lecteurs
ont le droit de savoir !

– Madame, vous êtes-vous fait violer ?

– Mais comment ? Vous n’êtes pas en droit de me poser ce genre de question ?

– Ah ! Parce que vous avez le droit de me poser tout et n’importe quoi comme question mais vous, on ne peut rien vous demander ?

– Mais, enfin ! Moi, je n’ai pas publié un livre réaliste!

– Ah ! Donc, sous prétexte que j’ai publié un livre réaliste sur la vie paysanne, je n’ai plus droit à une vie intime ! Qu’en pensez-vous, ça s’est passé ou pas ?

– Mais enfin, ce n’est pas à moi à répondre à vos questions.

– J’ai autant le droit que vous de poser des questions. Vous avez lu le livre et vous êtes journaliste ; le travail de réception et d’interprétation est de votre côté. De plus, vu que vous êtes journaliste et que vous prétendez mieux connaître le français que moi…

– Oh non, je n’oserais pas…

– Pourtant vous l’avez bien sous-entendu il n’y a pas si longtemps que ça. Que signifie pour vous le mot « interview » ?

– Disons que c’est un jeu de questions/réponses à sens unique entre deux personnes, l’«intervieweur» qui pose les questions afin d’obtenir des informations de la part de l’«interviewé» qui répond. Il s’agit le plus souvent d’un entretien entre un journaliste et une personne en vue d’une diffusion publique.

– Je vous rappelle que le mot « interview » signifie littéralement « s’entrevoir » en français. Il a une étymologie très simple. « Inter » et « View » ce qui signifie se voir l’un l’autre brièvement. Il y a donc bien une réciprocité. Je suis tout à fait en droit de vous questionner. Et de plus, c’est censé être bref. Alors, disons que je vais vous poser la question de la fin.

– Très bien, je vous écoute.

– Quand est-ce que vous en aurez quelque chose à cirer des paysans ? »

Sur ce, Colette se réveilla en sueur. Oh !Ce n’était qu’un rêve. « Je ne sais pas si je vais l’écrire finalement ce roman, pensa-t-elle. Les journalistes me font trop peur. De la pression de la presse».

Aurianne Or