« Quoi comme chèvre ? »
« Des pélardons… Oui, s’il te plait. Deux mercis. »

Ça n’était pas des pélardons,
Ça n’y ressemblait même pas,
La croûte craquetait beaucoup trop,
La couleur était crème
Au lieu du blanc vivant du lait
Et ça coulait beaucoup trop
Et en plus, le goût était fade
Ou peut-être n’était-ce que du pélardon mal préparé ?

Ce fromage vient de l’Antiquité
Son savoir a été préservé de générations en générations,
Dans les Cévennes arborées de châtaigner
Il survit à ceux qui le fabriquent et qui ont réussi à préserver cette culture orale
Les paysans passent, les fromages restent
Il est très particulier
Les copies sont mauvaises

Elle n’avait pas la chance
De Proust
De pouvoir se remémorer
Un souvenir d’enfance
A partir d’un goût
Précieusement conservé par un membre de sa famille

« Oh, quelle chance, je ne savais pas que c’était ton fromage préféré ! »
Quel menteur, d’après ses souvenirs, elle lui avait déjà dit au moins en trois occasions.
Son hôte ne faisait que redemander cette magnifique histoire où sa voisine dans les Cévennes fabriquait les meilleurs pélardons qu’elle n’avait jamais dégustés.
« J’étais enfants, je tirais parfois le lait des chèvres, j’aillais avec elle garder le troupeau. Nous mangions du pissenlit et ramassions des châtaignes. »
Son hôte n’écoutait même pas la fin de l’histoire. Les discussions avaient repris leur cours
Et elle conclut, se parlant à elle-même, « elle avait une cave rustique ; avec des pélardons aux affinages différents ; du mou au dur, du blanc aux tacheté de bleus. »

Il lui redemandait cette histoire comme s’il ne la connaissait pas,
Juste pour la faire avaler un fromage sans goût et sans personnalité.

« Il est très bon », conclut-elle, bien forcée car tout le monde l’avait regardé le manger.
Elle se sentit comme Howard Hughes, joué par Léonardo Di Caprio dans le film « L’Aviateur », à qui on sert un animal avec la tête et une assiette inspirant le dégoût.

D’ailleurs, plus tôt, son hôte avait tenu à couper la tête du chapon devant elle.
Tout ce qu’on pouvait dire, c’est que ça ne volait pas haut, et qu’il avait des intentions. Que voulait-il quand il s’exprimait à travers la nourriture ?
Son hôte n’était autre que Gérard, le nouveau compagnon de sa mère. Et oui ! A Noël, on en rencontre du monde… Il y a aussi des cousins qui apparaissent puis disparaissent à jamais, des disputes qui font qu’on doit réserver une année à l’un et une année à l’autre, des divorces, des gens qui ne trouvent même plus de mots pour désigner leurs liens de parenté (par exemple, je suis le fils de compagnon de sa mère, aucun lien de sang) … Qu’on reverra peut-être, ou pas, les autres années. C’est ça les réunions de famille, on se croirait au pub.

D’ailleurs en parlant du pub, Gérard avait une cuisine ouverte avec des tabourets de bar. Il était perché sur l’un d’entre eux. Il lui expliquait très gentiment le menu. Il devait y avoir 25 plats.
« Tu es sûr qu’on a besoin de tout ça. Je préfèrerais : entrée, plat dessert. »
« Oui, ben moi je le fête comme ça. »
« Viens prendre un verre de punch. »

« Merci. Tu vois, je pense qu’on devrait faire saumon fumé ou foie gras, c’est trop sinon … »

Elle essayait d’éviter de gaspiller.
« Tu sais, je suis allée au marché pour dénicher les meilleurs produits. Je me suis battu pour réserver le chapon. C’est pas facile les courses de Noël. »
« Est-ce que tu as pris de la salade pour digérer tout ça ? »
« Non, pourquoi ? »
« Il y a deux jours, tu m’as demandé d’écrire le menu avec toi et j’avais suggéré juste un entrée, un plat et un dessert et une salade pour accompagner ? »
« Oh, je suis confus, j’ai oublié la salade »

« En gros, tu me demandes mon avis juste pour pouvoir dire que je suis d’accord avec ce que tu fais alors que tu ne m’as même pas écoutée… bonne impression de départ », se dit Joëlle.

La mère de Joëlle fit irruption dans la pièce. :
« J’ai entendu « salade » et regardez ce qui arrive ! » Elle faisait tourner la salade au-dessus de sa tête. Elle y avait pensé.
Bon ce n’est pas tout, mais il y a du boulot….

Gérard prit le chapon et lui coupa la tête. Victorieux, il paradait avec la tête décapitée de l’animal. Il prit ensuite la farce à la châtaigne et l’introduisit dans le bestiau.bIls pelèrent les patates ensembles.
Une fois ce travail qu’il considérait délicat, où il fallait quelqu’un qui sache s’y prendre ; il s’en alla rejoindre les ivrognes sur la terrasse après avoir vociféré des consignes sur la suite des opérations de cuisine puis ensuite les avoir écrites car il pensait que sa mère et Joëlle ne se souviendraient pas de tout.

Ce fut ensuite le tour de l’oncle Robert, qui décida de son propre chef qu’il était le plus qualifié pour ouvrir les huitres. Il était assez jovial et racontait une succession de blagues, pensant que c’était le seul moyen de communication sous la main pour s’adresser à elles. Il finit par parler de son fils. « Vous savez, il vit à New ahha ahha hhahhaha !! »
« Ahhahahh ! du sang ! Il s’est coupé en ouvrant les huîtres !! Vite, j’appelle les pompiers ! »
« Non, non, je vais le conduire !», ajouta le cousin Vladimir.

Après qu’ils soient partis, ma mère alla sur la terrasse pour amener des verres propres.

Un « Quoi » supersonique retentit. « Il a bu TOUTE la bouteille de Vodka » ??
La mère craignant beaucoup plus l’accident de voiture que la coupure pleine de sang. Quand ils rentrèrent trois heures plus tard, elle fut étonnée de les retrouver en vie.

La mère de Jöelle était contente d’être avec sa fille et de pouvoir être entre « filles » dans la cuisine.
Heureusement qu’elle aimait ça, parce qu’elles y restèrent toute la soirée. A peine le temps de faire un bisou aux enfants pour les coucher.
Au moment de passer à table, Joëlle commença à s’assoir comme à son habitude mais Gérard rétorqua, « non, non, non, les femmes, près de la cuisine. Ce sera plus pratique ! » Tatie Odile avait 86 ans mais elle dût quand même se conformer à la règle ; tout comme les enfants… Au moins, cette année ; elle ne passerait pas Noël toute seule. Qui avait été tous seul à Noël cette année. Oncle John n’était pas venu car cela lui revenait trop cher de venir. Mémé à la maison de retraite n’était plus capable d’en sortir. Bien sûr, le drogué n’avait pas intérêt à se pointer ; Joëlle pensait qu’il aurait sûrement une dose de plus et qu’il resterait sur son matelas… pas question de louper une dose. Elle pensait à sa voisine qui célébrait Noël toute seule mais que le reste de la famille avait refusé d’inviter.
Cette année, la famille homosexuelle était acceptée pour la première fois, les deux bébés et les deux mamans.

Ils avaient réussi à éviter de parler politique pour éviter le pugila qui s’en suivait d’habitude. Heureusement qu’on avait partagé sur Whatsapp le dernier Christmas Survival Guide.
C’est juste que le pub familial, n’avait une autorisation à délivrer de l’alcool qu’aux hommes (mineurs y compris) et que l’autre côté de la table donnait sur la terrasse où toutes les bouteilles étaient stockées. Les enfants avaient un buffet dans la pièce à côté.
Un débat sur le compost entre ses cousins avait commencé et elle en profita pour glaner quelques son conseils pour mieux utiliser les siens. Gérard parla par-dessus, il n’y avait visiblement que lui qui avait des choses intéressantes à dires, selon son propre jugement. En tous cas, c’était le seul qui était assez malpoli pour faire profiter à toute la table les blagues débiles auxquelles seul le mari de Joëlle rigolait. Le reste de la table commençait à utiliser leur bras pour les soutenir et avaient hâte que ce soit la fin. Au moins, les enfants à côté s’amusaient.

Très vite, Joëlle ne reconnut plus son mari. Fin bourré, il allait beaucoup plus loin que Gérard dans la misogynie et le racisme. Il avait même fait une « blague » sur elle, la viande, était soi-disant trop cuite, parce que sa femme n’était toujours pas capable d’utiliser un four qui était là depuis 3 ans. Ça ne lui ressemblait vraiment pas. A son habitude Joëlle était douce et calme. Un petit résumé de ce qu’elle avait fait tout la soirée et une petite tape sur la tête sortirent en réflexe défensif. Ça avait calmé un peu son mari, qui continuait ses blagues mais pas sur elle. Par contre, Gérard la regardait avec des yeux luisants. Quelques soient ses intentions, il considérait avoir gagné la première manche.

Joëlle ne le laissa pas gagner la deuxième. Ayant déjà perdu pour la cuisine, elle décida que c’était comme si elle travaillait pour les restos du cœur une soirée. Sauf qu’elle aurait préféré faire ça pour les pauvres plutôt que pour Gérard et sa mère qui passait un « tellement bon moment avec elle dans la cuisine ». Cuisiner pour des poivrots… qu’on ne voit qu’un an sur deux.

Au moins, les restes gargantuesques, son mari les emmèneraient le lendemain à la banque alimentaire.

Le lendemain, Noël, les cadeaux !
Joëlle et son mari regardaient les enfants ouvrir les cadeaux. Quelle bonne idée d’être juste en famille nucléaire pour une fois. On pouvait leur lire des livres, commencer à jouer à certains jeux.

« Ding Dong »
« Fallait pas rêver, ta mère veut voir sa fille et ses petits-enfants. Peut-être qu’elle apprendra mon nom un jour. Elle en aura besoin pour l’écrire sur ma tombe après m’avoir assassiné… »

« Les, enfants, venez, Mami Ceselha arrive ! » Joëlle était encore en pyjama.
« Bonjour ma chérie, je ne dérange pas… »
« Pas du tout Maman », mentit Joëlle, « oh ! bonjour Gérard »
« Bonjour. »
« Tu sais pas ma chérie, je jeune Kévin, après que vous soyez partis, on était tous couchés, il a fait un pari avec Jean-Pierre. Ils ont fait un concours à celui qui monterait le plus dans l’arbre. Le père de Kévin l’a aidé, du coup ils sont montés trop haut et ils ont fini aux urgences lui aussi et c’était plein, ils y ont attendu jusqu’à tard dans la matinée. »
« Ils ont un plâtre jusqu’au-dessus du genou. Un à droite, et l’autre à gauche… Tout cassé le Kévin… »
« Aussi, on n’a pas idée de donner de l’alcool à des mineurs,» conclut Joëlle.
Quelques ouvertures de cadeaux bruyantes et pleine de joie et après quelques explications sur le Père Noël si agile qu’il pourrait faire une tour de contorsionniste au cirque du Soleil, Joëlle retrouva son mari dans la chambre et laissa la génération la plus âgée sympathiser avec les plus jeunes.

« Ils vont s’inviter à déjeuner… »
« Je pense qu’on devrait aller au restaurant. Je te promets, je ne bois plus d’alcool de ma vie. Et puis je pense que Gérard voudra payer la note. On te verra au moins…. Sous une forme très détournée, il te donnera un petit salaire pour hier. »
« Et les autres fois… »
« Les autres fois, on verra ; s’il est là. En tous cas, merci, tu es la seule qui a tenu le cap. Ta mère est aveugle d’amour, moi j’avais trop bu et je me suis laissé entraîner par ce type ; les autres se sont écrasés, ils étaient presque tous aplatit sur la table. Tu es la seule qui tient le cap vers ce qui est bien. »
« Et Gérard, vers ce qui est mal. Comment on va faire pour voir Maman seule ? Tu te souviens, avant qu’il soit en couple avec Maman, qu’il a failli nous convaincre d’acheter une maison à crédit. Il n’arrêtait pas de nous presser, pour qu’on prenne une décision hâtive… sur un achat de maison, c’est grave là ! C’est toi qui l’a présenté à Maman ; mais imagine-toi si au boulot, s’il t’entraîne dans le genre de comportements que tu as eu hier. Tu peux le perdre…  On n’arrivera pas à boucle les fins de moi rien qu’avec mon salaire !»

« Mais si, il suffit de revendre tous les jouets que les enfants ont eu là pour Noël, je veux dire les 90% qui ne les intéressent pas, et de les revendre sur internet. La panoplie de princesse partira en premier. Ça fera plaisir…»

« Alors, ça, tu vois, je ne comprends pas. Ils savent qu’on ne s’en sort pas, même en travaillant à deux. Aide zéro. Ils ne les gardent même pas, ils ne les prennent pas en vacances. Et c’est de la part des quatre grands-parents. Et je ne leur demande rien, c’est pas la question. Et après, ils offrent des choses hors de prix à des gosses qui ne vont même pas y jouer. »

Joëlle travaillait à l’international, et elle avait remarqué que quel que soit la nationalité, les gens allaient vers les fêtes de fin d’année à petits pas et s’en retournaient à vive allure. Quand elle demandait après coup, « comment se sont passé les fêtes ? » la grimace était bien pire que celle qui répondait à « Vas-tu passer les fêtes en famille ? »

Il est vraiment temps que chaque famille reprenne possession des fêtes de fin d’année ;

Sinon, on va tous devenir chèvres…

Aurianne Or 


To read this story in English: https://aurianneor.tumblr.com/post/181461364025/and-theres-goat-cheese

Pélardon – Wikipedia: https://fr.wikipedia.org/wiki/Pélardon

Pour Noël, découvrez l’art de survivre aux disputes à table: https://www.huffingtonpost.fr/melissa-bounoua/pour-noel-decouvrez-lart-de-survivre-aux-disputes-a-table_a_23624731/

The Aviator – Lunch scene: https://youtu.be/FRM0G1wfXoM

La naïveté grotesque des enfants fait peine à voir, surtout si l’on veut bien la comparer à la maturité sereine qui caractérise les adultes. Par exemple, l’enfant croit au Père Noël. L’adulte non. L’adulte ne croit pas au Père Noël. Il vote.

Pierre Desproges 

“The grotesque naivety of children is painful to see, especially if we compare it to the serene maturity that characterizes adults. For example, the child believes in Santa Claus. The adult doesn’t. The adult does not believe in Santa Claus. He votes.” — Pierre Desproges