Vous n’avez pas besoin de faire la sauce de la photo d’un livre de recette ou d’un blog, juste une qui vous plaise… Si c’est bon, c’est bon! Laissez-vous aller à vos envies!


« Dans l’une des premières scènes de Généalogies d’un crime (Raoul Ruiz, 1997), Solange (Catherine Deneuve), qui vient d’apprendre la mort de son fils, s’occupe à “des tâches anodines”. Au premier plan dans la cuisine, elle mélange de l’huile et des condiments. Le regard fixé sur le bol, elle explique à sa mère, qui se trouve en arrière-plan, comment faire pour que la mayonnaise ne prenne “surtout pas”. La mère, un peu floutée semble critique. “Vraiment ?” demande-t-elle avec circonspection lorsque Solange annonce qu’il faut ajouter un jaune d’œuf “écrasé à la fourchette”. “La ciboulette me déçoit toujours” rétorque-t-elle lorsque Solange lui explique qu’il faut saupoudrer celle qu’elle a trouvée chez un revendeur dont elle refuse de donner l’adresse. L’occupation aux tâches ménagères associée à la placidité de la mère, progressivement rendue manifeste par l’élargissement du plan, fait ressentir une tension qui se cristallise provisoirement dans l’interdiction sèche que Catherine Deneuve (Solange) fait à sa mère de répondre lorsque sonne le téléphone.

La vraie nature de cette tension est révélée par la scène suivante. Les deux femmes sont réunies avec un tiers, un ami magistrat, dans le très large couloir sombre de la morgue où a été recueilli le corps du fils décédé. Le découpage souligne leur rivalité. D’un côté la mère, seule sur sa chaise. De l’autre, la fille et son ami. Chacun son plan. Le champ contrechamp propose une coupure nette. Si la fille commence par attaquer sa mère – “ma mère est folle” explique-t-elle, la réplique de celle-ci surprend autant par son caractère anodin que par l’intensité de son effet. “Tu sais pourquoi je souris ? Je pense à ta vinaigrette.” lance soudain la vieille persifleuse. “Qu’est-ce qu’elle a ma vinaigrette ?” s’inquiète Solange en gros plan. La mère continue :  “c’est drôle quand même, tu pars pour faire une mayonnaise… Vous savez, elle n’a jamais été capable de faire une mayonnaise, ça n’a jamais pris.” Solange semble étrangement troublée. Le montage alternant les gros plans sur les deux femmes se trouve perturbé par des effets de flou, qui montrent combien ce discours d’apparence anodine, revêt une importance insoupçonnée. La réaction de Solange n’est pas moins forte : “Arrête, Maman !” s’exclame-t-elle. En gros plan, d’une voix pernicieuse et le regard perçant, la mère poursuit : “Une mayonnaise ratée détournée en vinaigrette, c’est bien non, vous ne trouvez pas ? Je ne sais pas, je trouve ça bien : de se servir de ses propres incapacités pour réaliser quelque chose de nouveau, d’inventif.” »

Catherine Deneuve Femme de Maison, Jérémie Kessler, ENS Editions. P.134-136

Généalogies d’un crime – La Vinaigrette – Raoul Ruiz (1996): https://www.youtube.com/watch?v=OrxWxnTSkus

 

Catherine Deneuve brille également dans Les Parapluies de Cherbourg,un film qui prend aussi bien qu’une mayonnaise bien trempée et dans sa sauce. Les personnages se prennent aussi de sacrées saucées, et pas que météorologiquement parlant.

Wikipedia – Les Parapluies de Cherbourg: https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_Parapluies_de_Cherbourg 

Wikipédia – Généalogie d’un crime: https://fr.wikipedia.org/wiki/Généalogies_d%27un_crime

Two for the road – Un film sur deux personnages plein d’incapacités qui montent une bonne mayonnaise et réalisent une vie nouvelle, inventive et tout cela monte en sauce pour en faire un chef d’oeuvre du cinéma : https://aurianneor.tumblr.com/post/168607922310/two-for-the-road-they-make-something-wonderful-out