« Madame, bonjour et bienvenue dans notre émission. Vous venez de faire paraître aux éditions bla-bla votre dernier roman qui parle des paysans dans les campagnes et de leurs conditions de vie et parfois même de leur désespoir.

Pourriez-vous me dire comment cela se fait qu’il y ait autant de fautes d’orthographe dans votre ouvrage ?

– Tout d’abord, bonjour. Je suis assez étonnée de votre première question et surtout de votre choix de poser cette question en premier car mon livre parle quand même d’une réalité et d’une souffrance qui sont bien réelles, bien que tout ce que j’ai pu écrire soit complètement fictif.

Bon, si ce qui vous intéresse c’est l’autographe, je vais vous répondre très simplement. Je ne pense pas qu’il y ait de fautes d’orthographe dans mon livre. Je pense que l’orthographe n’est pas le respect d’une succession de lettre que nous impose l’Académie Française. Je pense que savoir écrire, c’est savoir faire passer des messages, savoir exprimer des choses, donner envie aux gens de lire et de s’intéresser à ce qui nous tient à cœur. En laissant ce que vous appelez des fautes, je cherche avant tout à montrer aux gens qu’ils ont le droit de s’exprimer même s’ils font ces fameuses « fautes » d’orthographe, même s’ils ne maîtrisent pas la langue des puissants. En cela, je pense suivre la tradition de Montaigne, qui avait écrit en français, la langue du peuple, plutôt qu’en latin. Je vous rappelle que parmi les locuteurs du français, il y a nombre de gens qui ne maîtrisent pas l’orthographe et qui s’autocensurent par peur de faire ces fautes. De quel droit vous et l’Académie Française traumatisez nombre d’enfants à l’école et nombre d’étrangers qui finissent par ne plus aimer notre langue à cause de la rigidité avec laquelle l’écriture est pratiquée aujourd’hui.

– Non, mais quand même ; quand nous aimons notre belle langue française, nous devons la défendre. C’est respecter un héritage que de respecter l’orthographe !

– De quel héritage parlez-vous ?

– Tous nos grands auteurs…

– Nos grands auteurs ? Je vais vous en parler, moi, de nos grands auteurs. Nous disons bien que le français est la langue de Molière, n’est-ce pas ?

– Oui, c’est bien connu, voyons.

– Quand avez-vous relu ses pièces ou êtes-vous allé les voir au théâtre pour la dernière fois?

-…

– Je peux vous dire que par rapport à la langue de Molière, vous en faîtes un sacré paquet de fautes !

– Mais bien sûr, c’est parce que la langue a évolué.

– Précisément ! Alors pourquoi n’y aurait-il plus que l’Académie Française qui aurait le droit de la faire évoluer. Ce sont ses locuteurs, français et étrangers, qui doivent le faire ; et pas une pseudo-élite qui se donne le droit de bâillonner nos enfants à coups de dictées inutiles. Une langue est faite pour communiquer ; pas pour priver une partie des locuteurs de leur liberté d’expression à l’écrit. Tant qu’on se comprend, je ne vois vraiment pas où est le problème. Et pour vous dire, il y a pas mal de poèmes de cette pseudo-élite littéraire dont je ne comprends pas un mot moi-même qui suis écrivain. Ils essaient juste de nous
faire croire qu’ils sont plus intelligents que nous et qu’ils maîtrisent mieux la langue que nous. Et c’est bien dans ce but que la plupart des règles absurdes du français ont été créé, des origines latines rajoutées. C’était pour pouvoir voir en un coup d’œil si quelqu’un avait fait des études. Et j’ai bien peur que ce soit encore le cas ! Eh bien, je pense que puisqu’ils sont si exclusifs ; ils n’ont qu’à rester entre eux, et se comprendre entre eux ; c’est leur droit, leur liberté. Mais qu’ils ne viennent pas nous imposer leurs standards !

Et pour finir, je vous fais remarquer que l’anglais est la langue de Shakespeare. Eh bien, ses pièces ne sont pas écrites dans une orthographe fixe ! Et le texte joué tel quel est incompréhensible pour quelqu’un qui ne connaîtrait que l’anglais moderne.

Alors, je vais vous dire, si je fais des fautes selon vos critères, vous en faîtes de bien plus grandes selon les miens : vous participez à une manipulation visant à ce que la population s’autocensure.

– Vous avez fini ? … On ne vous arrête plus…. Vous êtes passionnée….

– Oui, et alors ?

– Hum… Je vais vous poser ma question suivante. Vous êtes-vous fait violer, comme le personnage de Françoise à la page 234 ?

– Pardon ?

– Votre personnage, … à la page 234 …Françoise se fait violer. Est-ce inspiré de votre vécu ?

– J’avais bien compris. Je voulais dire, pardon ?… C’est bien ça votre deuxième question ??? J’écris un roman de plus de 300 pages sur la dimension socio-économique de la paysannerie aujourd’hui et vous me questionnez sur mon orthographe et sur un paragraphe page 234 en me demandant si j’ai vécu la même chose ! Vous me demandez si
je me suis fait violer ?

– Hum … Vous devez bien comprendre que les lecteurs se posent ce genre de questions. Comme vous le dîtes si bien, le livre parle des conditions réelles des paysans ; nous sommes en droit de demander où est la limite entre la fiction et la réalité ? Les lecteurs
ont le droit de savoir !

– Madame, vous êtes-vous fait violer ?

– Mais comment ? Vous n’êtes pas en droit de me poser ce genre de question ?

– Ah ! Parce que vous avez le droit de me poser tout et n’importe quoi comme question mais vous, on ne peut rien vous demander ?

– Mais, enfin ! Moi, je n’ai pas publié un livre réaliste!

– Ah ! Donc, sous prétexte que j’ai publié un livre réaliste sur la vie paysanne, je n’ai plus droit à une vie intime ! Qu’en pensez-vous, ça s’est passé ou pas ?

– Mais enfin, ce n’est pas à moi à répondre à vos questions.

– J’ai autant le droit que vous de poser des questions. Vous avez lu le livre et vous êtes journaliste ; le travail de réception et d’interprétation est de votre côté. De plus, vu que vous êtes journaliste et que vous prétendez mieux connaître le français que moi…

– Oh non, je n’oserais pas…

– Pourtant vous l’avez bien sous-entendu il n’y a pas si longtemps que ça. Que signifie pour vous le mot « interview » ?

– Disons que c’est un jeu de questions/réponses à sens unique entre deux personnes, l’«intervieweur» qui pose les questions afin d’obtenir des informations de la part de l’«interviewé» qui répond. Il s’agit le plus souvent d’un entretien entre un journaliste et une personne en vue d’une diffusion publique.

– Je vous rappelle que le mot « interview » signifie littéralement « s’entrevoir » en français. Il a une étymologie très simple. « Inter » et « View » ce qui signifie se voir l’un l’autre brièvement. Il y a donc bien une réciprocité. Je suis tout à fait en droit de vous questionner. Et de plus, c’est censé être bref. Alors, disons que je vais vous poser la question de la fin.

– Très bien, je vous écoute.

– Quand est-ce que vous en aurez quelque chose à cirer des paysans ? »

Sur ce, Colette se réveilla en sueur. Oh !Ce n’était qu’un rêve. « Je ne sais pas si je vais l’écrire finalement ce roman, pensa-t-elle. Les journalistes me font trop peur. De la pression de la presse».

Aurianne Or