« Les femmes aujourd’hui ne mettent plus de maquillage. Pourquoi ne veulent-elles plus se faire belle et mettre de beaux habits ? » déclara son oncle Nacho.

Esmeralda se sentit visée par cette remarque. Depuis combien de temps n’avait-elle pas porté du maquillage ? Elle se souvint avoir jeté tous ses produits car ils étaient périmés. Quand était-ce ?

Elle se souvint du mariage de son amie Alba où elle s’était apprêtée pour l’occasion : des talons hauts, du vernis à ongles, une robe neuve, une belle coiffure ornée de pommes de pins mais pas de maquillage. Elle avait trouvé des vêtements hyper classes pour les enfants et sa fille lui avait même demandé pourquoi elle avait une robe de « vraie princesse ». Elle lui avait répondue que c’était parce qu’ils allaient fêter le mariage dans un vrai château. Et c’était bien vrai. Ce mariage était splendide : sublime vieille voiture que les mariés avaient même dû pousser, château en pierres claires surplombant un panorama digne d’une peinture de maître.

Esméralda était très gênée d’y être allée sans maquillage mais elle s’était retrouvée dans une situation absurde. Son maquillage ayant déjà été traité dans une décharge et, ne souhaitant pas racheter des produits coûteux (sa bourse était maigre) et polluants qu’elle ne réutiliserait certainement jamais ; elle avait pris le parti d’aller se faire maquiller dans une boutique le matin du mariage. Le résultat serait sûrement meilleur car elle avait perdu les gestes de cette coquetterie. Habiller et bouger toute la famille n’était pas une mince affaire et ils avaient fini par arriver en retard à la cérémonie à la mairie. Une pause maquillage était donc tout à fait irréaliste.

A peine arrivés au château, le témoin de la mariée, Pepita, lui avait balancé : « Et ton maquillage ? ». Esméralda ne dit rien mais n’en pensa pas moins. Déjà, c’était elle qui avait organisé l’enterrement de vie de jeune fille au Hamann la veille, donc une quinzaine de femmes l’avait déjà vu sans aucun autre que son slip… « C’est la fête du slip ! » comme disait Pepita. Et puis, si Pepita tenait tant que ça à ce qu’elle soit maquillée, elle n’avait qu’à lui proposer d’aller dans sa voiture et s’occuper d’elle…  C’est ce qu’elles auraient fait dix ans plus tôt quand Alba, Esméralda et Pepita étaient colocataires. Cela restait de très bons souvenirs. Mais tout change. Elle était sûre que Pepita avait tout le matos dans la boîte à gants. Comment rester impeccable toute l’après-midi et toute la soirée autrement ?

Donc, la dernière fois qu’elle avait été maquillée, c’était sûrement à son propre mariage, cinq ans plus tôt. La robe de princesse de mariée exigeait corset, talons, coiffure compliquée, vernis à ongles et… maquillage.

Mais depuis, elle ne souhaitait plus être une princesse. Juste une bonne mère, une bonne épouse. Et des discussions intéressantes. Est-ce que cela exigeait du maquillage ?

« Les choses changent, rétorqua-t-elle.

– Mais pourquoi ? Les femmes ne prennent plus soin d’elles. On peut quand même faire attention à soi. Nous, les hommes, on continue à faire des efforts. De l’exercice, de belles chemises, on se coupe bien les cheveux, on fait attention à bien manger.

– Et pourquoi penses-tu que les femmes ne font pas ça ?

– Mais, ce sont les hommes qui doivent se muscler. Les femmes c’est le maquillage qui leur va.

– Pourtant, Lolita n’est pas maquillée. » Lolita était la compagne de Nacho depuis une petite dizaine d’années maintenant. Ils étaient inséparables.

« Et non ! C’est pour ça que les hommes ont des femmes plus jeunes et que ça ne se voit pas. J’ai 66 ans et elle en a 61, personne ne voit les cinq années d’écart ! » Il était fier comme Artaban.

Esméralda leva les yeux au ciel, se retenant de glousser. Celle-là, on ne lui avait jamais faite ! Nacho croyait encore qu’il était un jeune homme. C’est vrai qu’il prenait soin de lui mais rien non plus d’exceptionnel. Et il faisait son âge malgré tout. C’est Lolita qui faisait plus âgée ; elle n’avait pas l’air de faire beaucoup de sport, avait du ventre et avait des vêtements simples bien que seyants. Elle n’était pas laide et elle était quand même soignée. Pour la première fois depuis qu’elle était arrivée, Esméralda osa dire ce qu’elle pensait, sachant que cela ne plairait pas à tout le monde. On l’avait censurée dès qu’elle n’avait pas les idées que sa famille considérait comme les bonnes.

« Mais si c’est toi qui aime faire attention à l’apparence et que c’est toi qui aime le maquillage. C’est toi qui devrait en mettre… »

Il éclata de rire :

« Celle-là on ne me l’avait jamais faite ! Le maquillage, pour les hommes !

– Aucune loi ne l’interdit. Tu es libre de le faire. D’ailleurs, dans les pays Scandinaves, certains hommes en mettent. Les femmes et les hommes ont la liberté d’en mettre ou de ne pas en mettre. »

C’est alors que toute la tablée interrompit toutes les discussions en cours. Et à sa cousine Pili de rire :

« Tu veux faire de Papa un transsexuel ? »

Et à sa belle-mère de rajouter :

« Avec une belle robe, Nacho, tu serais tout mignon. Et tu arrêterais de me demander de mettre du maquillage !

– Les hommes et les femmes ont la liberté de mettre ou non des robes. Dans de nombreuses cultures, c’est même la coutume que les hommes en mettent. Tenez, la djellaba ou la tenue des hommes d’église…

– Bon, maintenant, tu te tais ! Tu vas voir !» Lolita ne trouvait plus ça drôle. Le ton avec lequel elle dit cela était très clair. Cela signifiait : tu arrêtes de dire des âneries et tu es une femme, tu écoutes Nacho et tu la fermes. Si tu veux parler, tu te cantonnes aux thèmes féminins : vêtements, éducation, cuisine, etc… D’ailleurs tous les autres membres assis autour de la table de cette réunion de famille avaient le bec cloué. Les enfants, alimentés en permanence, avaient la bouche pleine. Esméralda savait pourquoi elle n’avait pas emmené ces trois enfants. Ils étaient loin d’être des oisillons qui attendent la becquée. Les filles portaient avec joie des robes à froufrou. Il faudrait qu’elle en ramène une à sa fille, elle adorerait ça. Même Carmen, sa marraine, habituellement si vindicative, se recroquevillait sur sa chaise.

« Quelle est ta taille de vêtement ? demanda Lolita.

– 44.

– Viens dans ma chambre, j’ai une très belle robe dans cette taille. Tu pourrais l’essayer, et si elle te va, je te la donne.

– Merci, c’est très gentil », répondit Esméralda. Elle s’en foutait de sa robe. Et puis, qu’est-ce qu’elle foutait avec une robe en 44 ? Depuis qu’elle la connaissait, Lolita faisait au moins du 48. Mais bon, ça, c’est une autre histoire…

Elle en avait vraiment rien à cirer de sa robe, elle avait plutôt l’impression d’être un chien qui se fait amadouer avant d’être muselé. Et pourquoi pas changer et utiliser des robes sur les museaux… Il serait beau le toutou !

Esméralda la suivit docilement jusqu’à la chambre. Elle se sentait écrasée jusqu’au plus profond de son être. Elle avait envie de courir à la porte et de s’échapper. Ça faisait déjà quatre jours qu’elle était là. « Plus que trois » pensa-t-elle.

« Avec des femmes comme ça, forcément que les hommes sont machos. Jamais personne ne va les laisser discuter ou réfléchir sur ce thème. Ils ne font que faire ce que les femmes leur disent. » Car, après tout, Lolita ne portait pas de maquillage et ne faisait pas attention à son alimentation comme le souhaitait Nacho. Elle n’écoutait pas plus son compagnon qu’Esméralda. C’est elle qui avait le pouvoir.

Bien que ça n’avait rien à voir, Esméralda n’avait définitivement plus aucune intention de se maquiller dans un prochain avenir. Ni de revenir à ces réunions de famille, pour avoir l’illusion d’en avoir une. De toutes les personnes réunies autour de la table, aucune n’avait osé parler. Que pensaient-ils ? Après tout, ça n’avait aucune importance, il suffisait de se ranger derrière l’avis celui qui est le plus fort.

Ce n’était même pas un problème de machisme. Ni même de relation homme-femme. C’était juste certaines personnes qui empêchaient d’autres de dire ce qu’elles pensaient, et les autres qui se laissaient faire. Sans fard, c’est à ça qu’elle ressemblait, sa famille.

Si elle devait rester plus longtemps, elle se serait révoltée ou enfuie. Mais à quoi bon. Il suffisait juste de tenir trois jours de plus.

Elle renferma la rage qu’elle avait dans le cœur. Elle avait hâte de retrouver sa vraie famille, dans laquelle même ses enfants sont écoutés et où on est libre de discuter de tout ; de peser ensemble tous les arguments, même les plus farfelus ; de communiquer.

Esméralda avait la fureur de vivre.

Aurianne Or